Imaginez une pièce métallique aux formes impossibles à usiner, aux canaux internes si fins qu’aucun outil de coupe ne pourrait les atteindre, fabriquée couche après couche à partir d’une poudre métallique et d’un faisceau laser. Une pièce produite en série, pas en prototype, destinée à voler dans un lanceur spatial ou à équiper un avion de ligne. C’est ce que VOLUM-E réalise depuis plus de vingt ans, dans la quasi-indifférence du grand public, depuis une zone industrielle normande que peu de gens seraient capables de situer sur une carte.
Ce qui frappe, quand on s’intéresse à cette entreprise, c’est le décalage entre sa discrétion et son impact réel sur l’industrie française. VOLUM-E n’a jamais cherché la lumière médiatique. Elle a préféré construire, investir, se qualifier. Et pendant que d’autres communiquaient sur leurs ambitions, elle, elle livrait des pièces de vol. Comment une PME normande née dans l’univers du flaconnage de luxe s’est-elle imposée comme référence nationale de la fabrication additive métal ? C’est toute l’histoire que nous allons vous raconter.
Dans cet article :
ToggleUne PME normande au cœur de la révolution industrielle
L’histoire commence bien avant l’impression 3D. En 1971, le groupe MMB (Maquettes et Modèles de la Bresle) voit le jour à Blangy-sur-Bresle, en Seine-Maritime, dans un territoire historiquement lié à l’industrie du verre et du flaconnage de luxe. Le groupe se spécialise d’abord dans la fabrication de maquettes pour les grandes maisons de parfum et de cosmétique, un savoir-faire de précision qui forge une culture artisanale exigeante, tournée vers le détail et la forme.
C’est dans ce contexte que France Desjonquères fonde VOLUM-E en 1999, avec une vision claire : faire entrer le groupe dans l’ère des nouvelles technologies de fabrication. Le choix est audacieux. Plutôt que de continuer à surfer sur le marché du luxe, elle parie sur la fabrication additive, une technologie encore balbutiante en France à la fin des années 1990. Le pivot est net, presque brutal, et il redéfinit l’identité du groupe pour les deux décennies suivantes. Des flacons Chanel aux pièces de satellites, la distance est vertigineuse. Et pourtant, c’est exactement ce chemin qu’a parcouru VOLUM-E.
2003 : le pari sur une seule technologie
En 2003, VOLUM-E prend une décision qui aurait pu sembler suicidaire à l’époque : se concentrer exclusivement sur la fusion laser sur lit de poudre, connue sous les acronymes LPBF (Laser Powder Bed Fusion) ou LBM-PB. Pendant que ses concurrents multipliaient les technologies pour élargir leur offre, VOLUM-E choisissait l’inverse. Un seul procédé. Une seule expertise. Approfondie jusqu’à la maîtrise totale.
Ce choix, on peut le qualifier de visionnaire avec le recul. La fusion laser sur lit de poudre est aujourd’hui reconnue comme la technologie la plus mature et la plus précise pour la production industrielle de pièces métalliques complexes. Elle s’est imposée dans l’aéronautique, le spatial et la défense, précisément parce qu’elle offre une reproductibilité et une densité matière que les autres procédés peinent à égaler. VOLUM-E avait deux décennies d’avance. Non pas parce qu’elle avait tout prévu, mais parce qu’elle avait eu le courage de choisir et de ne pas dévier. Dans un secteur où la dispersion technologique est souvent un signe de faiblesse déguisé en flexibilité, cette rigueur force le respect.
Ce que la fusion laser sur lit de poudre permet vraiment
Pour comprendre pourquoi VOLUM-E a misé sur cette technologie, encore faut-il saisir ce qu’elle rend possible concrètement. Le procédé LPBF consiste à déposer, couche par couche, une fine épaisseur de poudre métallique sur un plateau, puis à la fusionner sélectivement à l’aide d’un faisceau laser de haute précision. Aucun moule, aucun outillage spécifique : la pièce naît directement du fichier numérique. Ce qui change tout, c’est la liberté géométrique que cela procure : des canaux de refroidissement conformes, des structures en treillis allégées, des formes organiques que l’usinage conventionnel ne pourrait tout simplement pas produire.
VOLUM-E travaille sur un spectre large de matériaux : titane, acier inoxydable, inconel, aluminium, aciers à outils. Chaque famille de poudre répond à des exigences spécifiques selon les secteurs d’application. Pour vous donner une idée claire de ce que cette technologie représente face aux autres procédés additifs métalliques, voici une comparaison synthétique :
| Technologie | Précision dimensionnelle | Matériaux compatibles | Usage industriel typique |
|---|---|---|---|
| LPBF (Fusion laser sur lit de poudre) | Très haute (20 à 100 µm) | Titane, inconel, aluminium, acier inox, aciers à outils | Aéronautique, spatial, défense, médical |
| EBM (Faisceau d’électrons) | Moyenne (100 à 200 µm) | Titane, alliages réfractaires | Implants orthopédiques, pièces titane haute température |
| DED (Dépôt d’énergie dirigée) | Faible à moyenne | Large spectre, métaux rechargés | Réparation, rechargement, grandes pièces |
Un parc machine parmi les plus importants de France
Parler de conviction, c’est bien. La traduire en investissements réels, c’est autre chose. En 2014, VOLUM-E inaugure un bâtiment dédié de 1 000 m² entièrement conçu pour la fabrication additive métal, avec un investissement global de 11 millions d’euros. À cette époque, le marché n’avait pas encore prouvé qu’il absorberait ce niveau de capacité. C’était un pari industriel, pas une réponse à une demande existante.
Aujourd’hui, VOLUM-E dispose d’un parc de 13 machines de fusion laser sur lit de poudre, dont plusieurs sont entièrement dédiées à une seule famille de matériaux. Cette ségrégation n’est pas anecdotique : elle évite tout risque de contamination croisée entre poudres, une exigence absolue pour produire des pièces certifiées destinées au vol. En 2018, l’entreprise franchit un nouveau cap en acquérant la première EOS M400-4 installée en France, une machine à quatre lasers simultanés permettant de produire des pièces de grandes dimensions avec une productivité sans équivalent sur le territoire national. Ce type de machine ne s’achète pas pour faire une démonstration technologique. On l’achète pour produire.
Aéronautique, spatial, défense : les clients qui valident tout
Des pièces fabriquées par VOLUM-E volent aujourd’hui dans des fusées et des avions en production série. Pas en phase de qualification, pas en développement : en série. C’est une distinction que l’on ne retrouve pas chez tous les acteurs du secteur, et elle dit tout sur le niveau d’exigence auquel l’entreprise a su répondre.
VOLUM-E est certifiée ISO 9001 et EN/AS 9100, la norme de référence du secteur aérospatial. Elle a obtenu des qualifications procédés spéciaux auprès de Safran, ArianeGroup et Thales, trois donneurs d’ordre dont les exigences techniques sont parmi les plus sévères au monde. Ces qualifications ne s’obtiennent pas sur dossier : elles impliquent des audits répétés, des séries de tests destructifs, des preuves de reproductibilité lot après lot. S’y ajoute un partenariat stratégique avec Lincotek, groupe spécialisé dans le traitement thermique et les revêtements pour l’aérospatial, qui porte à plus de 40 le nombre de machines d’impression 3D métal accessibles via cette alliance. Une force de frappe industrielle que peu de sous-traitants français peuvent revendiquer.
De la pièce unique à la grande série : la chaîne de valeur complète
On aurait tort de réduire VOLUM-E à un prestataire d’impression 3D. Ce que l’entreprise propose à ses clients, c’est une chaîne de valeur intégrée, qui commence bien en amont de la fabrication et se termine bien après la sortie de machine. C’est précisément cette verticalité qui lui permet de garantir une qualité constante, là où d’autres sous-traitants sont obligés de disperser les étapes chez plusieurs intervenants, avec tous les risques que cela implique.
Voici ce que couvre concrètement cette chaîne, du besoin client jusqu’à la livraison de la pièce qualifiée :
- Co-conception DfAM (Design for Additive Manufacturing) : optimisation topologique et adaptation de la géométrie pour tirer le meilleur parti du procédé additif
- Fabrication LPBF sur machines dédiées par famille de matériaux, avec traçabilité totale de la poudre
- Traitements thermiques : détensionnement, HIP (compaction isostatique à chaud), traitement de durcissement selon matériau
- Usinage 5 axes pour les surfaces fonctionnelles nécessitant une précision supplémentaire
- Contrôle non destructif (CT scan, ressuage, radiographie) pour valider l’intégrité interne et externe des pièces
- Livraison de pièce qualifiée, avec documentation de conformité adaptée aux exigences des donneurs d’ordre aérospatiaux
Cette capacité à tout maîtriser en interne n’est pas un luxe : c’est une nécessité pour quiconque veut produire des pièces de vol avec une reproductibilité certifiée.
25 ans d’innovations discrètes mais déterminantes
VOLUM-E a fêté ses 25 ans en 2024. Un quart de siècle pendant lequel l’entreprise a accumulé des réalisations qui méritent d’être nommées, même si elle ne s’est jamais beaucoup vantée de les avoir accomplies. Parmi les jalons les plus significatifs : le développement d’un nouveau jeu de paramètres laser pour un alliage acier spécifique, à la demande directe de Safran, permettant d’intégrer ce matériau dans la chaîne de production additive avec des propriétés mécaniques validées pour le vol. Un travail de R&D interne, long et invisible, dont peu de médias industriels ont rendu compte.
VOLUM-E a aussi participé à des projets de recherche européens, dont le programme InShaPe financé par l’Union européenne, visant à développer un procédé de fusion laser de nouvelle génération pour l’aéronautique, l’énergie et le spatial. S’engager dans ce type de consortium, c’est accepter de partager ses données, ses résultats, parfois ses avances technologiques, au profit d’un objectif collectif. C’est une marque de maturité industrielle que n’ont pas toutes les PME. La discrétion de VOLUM-E n’est pas un défaut de communication : c’est le signe d’une entreprise qui préfère prouver que promettre.
Pourquoi VOLUM-E compte dans le débat sur la souveraineté industrielle française
La question de la souveraineté industrielle n’est plus abstraite. Les tensions géopolitiques des dernières années ont rappelé brutalement que dépendre d’acteurs étrangers pour des composants stratégiques représente un risque systémique. Or, la fabrication additive métal est précisément l’une de ces technologies critiques : elle permet de produire des pièces en titane, inconel ou alliages réfractaires destinées aux secteurs défense et spatial, avec des délais et une flexibilité que la fonderie conventionnelle ne peut pas offrir.
Disposer en France d’un acteur qualifié, expérimenté et indépendant comme VOLUM-E n’est pas un détail dans ce contexte. C’est une garantie que nos industriels de souveraineté ne sont pas entièrement tributaires d’une filière allemande, américaine ou asiatique pour produire les composants qui équipent nos systèmes d’armes, nos lanceurs ou nos avions. VOLUM-E ne fait pas de discours sur la réindustrialisation. Elle fabrique, livre, certifie, répète. Et c’est peut-être cela, le vrai courage industriel : une PME normande qui produit des pièces qui volent, dans un pays qui oublie trop souvent que la souveraineté, ça se forge aussi couche après couche, à 200 watts, dans une chambre sous atmosphère inerte.


